Les tambours sont revenus. Ils battent en mesure de chaque côté, en mesure, leur énergie fluctuant au gré du protocole de la cérémonie. Hubert est assis, en tailleur, au milieu du groupe des femmes et des enfants. N'ayant jamais été initié, il ne peut se tenir debout avec les guerriers. Alors il observe, en croquant les scènes aussi vite qu'il peut sur son petit carnet recouvert de cuir. L'instant qu'il espérait depuis des années, cet instant dont il avait seul découvert l'existence, cet instant que tout le corpus universitaire disait improbable ou impossible, cet instant approchait à grand pas.
Il avait passé quatre ans à préparer sa thèse sur ce rite étrange du tambour. Quatre ans pendant lesquels il avait fallu ruser pour que son directeur de thèse lui laisse prendre la direction qu'il souhaitait, au mépris des recommandations vigoureuses de ces amis. Il allait perdre quatre années, surement, pour une légende, un conte, dont on ne savait même pas si ce n'était l'invention d'un vulgaire écrivain de roman de gare. Pourtant Hubert avait eu l'intuition dès le début que ce n'était pas seulement une légende, mais qu'elle était basée sur quelque chose de bien tangible. Restait à trouver quoi, à trouver où, à trouver si ce rite était encore pratiqué et surtout, surtout tenter d'y participer, au moins comme spectateur.
Soudain, le silence absolu. Les tambours se sont arrêtés d'un seul coup, et on entend seulement la plainte d'un bébé qui réclame son repas. Personne n'y fait attention. Tous regardent dans la même direction, vers la forêt. Les guerriers sont prêts, parés, armés pour le combat qui va commencer sous peu, avec un peu d'espoir pour cette lune blanche. L'ancien a prévenu qu'il fallait une lune rousse pour avoir de meilleures chances, seulement c'est d'un éclat blanc presque pur que la lune luit cette nuit là. Les couleurs sont presque visibles tellement l'éclat est fort, pourtant on sent comme une sorte de filtre blafard, accentué par le froid ambiant.
Des heures à parcourir des livres anciens, à traquer les moindres représentations des explorateurs, à étudier les journaux de bord des navires marchands ou d'exploration. Voire même quelque ragots de vieux marins qui racontaient à qui voulait l'entendre — et leur payer à boire, parler donne soif évidemment — les histoires qu'ils tenaient d'ancêtres qui eux-mêmes les tenaient d'ancêtres pirates ou flibustiers. Hubert notait tout. Il recoupait chaque phrase, chaque indice, avec ceux qu'il avait glanés auparavant et il finit par obtenir une idée assez précise de l'endroit où il pourrait se rendre pour en savoir un peu plus.
Le vent s'était levé dans la forêt. Les cimes des arbres oscillaient de plus en plus, comme si une tempête venait à frapper dans la région. Pourtant ce n'était pas la saison. Les pluies viendrait plus tard, beaucoup plus tard. Puis d'un coup plus aucun bruissement de feuilles, uniquement un chuintement presque sifflant qui allait et venait d'un côté puis de l'autre au loin à travers les arbres. On sentait comme une hésitation, comme un flux et un reflux de la marée, comme si la décision n'était pas encore prise. Hubert avait posé son crayon au milieu de son carnet et observait avec intensité les guerriers qui scrutaient l'horizon. Les femmes ne bougeaient pas, les enfants étaient blottis contre elles et n'osaient plus remuer. Quelque chose allait se produire, devait se produire, Hubert en était persuadé. C'était devenu une obsession, prouver enfin à ses pairs et à ses maîtres qu'il avait raison.
Le bruit singulier commençait à prendre de l'ampleur quand soudain, au signe du chef des guerriers, chacun d'eux posa sa lance, son bouclier et attrapa un des tambours posés au sol. Il formèrent un V, comme une sorte d'entonnoir, en tenant le tambour, peau contre ventre, le fond ouvert vers l'avant. Les pieds et les jambes arcboutées, ils donnaient l'impression de former une nasse compacte. À peine avaient-ils pris position que l'horizon s'obscurcit, puis un nuage marron, terre de sienne, presque noir, enfla jusqu'à occuper tout l'espace devant eux. Il approchait. Hubert allait enfin assister à l'épreuve. Plus que quelques secondes et le contact se ferait. On y était …
Cela dura à peine une minute, moins peut-être, pour que le nuage en entier passe et traverse la nasse, le groupe des femmes qui s'étaient allongées au sol et finalement le village à l'arrière. Il n'y avait pas eu de changement de cap, de vitesse, uniquement ce bruit qui était monté crescendo puis redescendu aussitôt une fois passé l'endroit où la tribu se trouvait. Aussitôt, chaque guerrier retourna d'un geste vif le tambour pour le poser à terre. Hubert s'approcha doucement accompagné des enfants les plus intrépides. Chacun des tambours oscillait doucement, comme s'il était habité. On entendait ce bruit caractéristique, ce chuintement presque sifflant, mais c'était très estompé par le bois des instruments. Seules les peaux des tambours étaient régulièrement frappées de manière sèche et rendaient des notes très claires.
Hubert s'approcha du vieux sage qui était resté adossé à son arbre fétiche et après l'avoir salué selon le rite ancien, demanda la permission de poser une question. Le sage l'invita à le faire et Hubert demanda alors à quoi servait cette cérémonie et ce qu'était ce nuage si dense qui était passé si vite autour d'eux, sans les toucher aucunement. La sage sourit, réfléchit un moment, répondit qu'il y avait plus d'une question mais que néanmoins il répondrait à toutes d'une seule réponse, et c'est avec un sourire gourmand qu'il annonça : Ce soir, nous allons nous régaler de criquets grillés !

2 réactions
1 De femme - 02/07/2008, 07:02
quelle imagination fertile ! ou encore un rêve ?... j'aime beaucoup, le détail du rythme des tambours. Je pensais à une éclipse... Perdu ! Bravo !
2 De luciole - 02/07/2008, 08:29
Il y a toujours du suspens dans tes récits, c'est très, très réussi ! Bravo !