La dune est haute ce soir, le sable déjà froid alors que le soleil a depuis longtemps fini de chauffer les petits grains blonds. Je me tiens, à genou, pour reprendre un peu mon souffle. Il faut se relever, ne pas trainer, le sommet est proche et je dois me rendre compte du chemin parcouru avant que la nuit n'efface toute possibilité de voir au loin. Il ne reste que quelques minutes, comme d'habitude. J'ai trainé avant de reprendre l'ascension mais mes vieux os n'ont plus la force de ma jeunesse, le sac est lourd et les bretelles de cuir me cisaillent les épaules. J'ai laissé ma tente en bas, bien arrimée pour éviter qu'elle ne soit emportée par le vent comme le mois dernier. Le vieux guide m'avait pourtant prévenu, il faut veiller à l'eau et à l'abri. Comme il avait raison et le caravanier qui m'a vendu une tente de toile grossière pour remplacer celle que j'avais vu s'envoler sans rien pouvoir faire avait certainement du faire une sacrée affaire !
Deux ans. Deux ans que je parcours de long en large ce pays. À sa recherche. Pas une seule trace tangible. Seulement quelques indices, ici et là, bien qu'après tout ce temps je me demande s'ils en sont vraiment. Ma mémoire me joue des tours et j'ai depuis longtemps épuisé tous les carnets et le papier sur lequel je notais ma progression. Même mon vieux livre de poésie qui ne me quitte jamais est quasi illisible à force d'avoir utilisé tous les espaces vierges qu'il contenait. Et puis, et puis surtout j'ai usé jusqu'au bout le dernier crayon à papier qu'il me restait. Alors dorénavant j'apprends par cœur, pour exercer ma mémoire, mais à l'âge que j'ai, j'ai bien peur que cela ne suffise plus.
Je me relève enfin. Les raquettes que je me suis fabriquées sont finalement assez pratiques bien qu'elles soient singulièrement différentes de celles que j'ai pu utiliser au Groenland. Celles-ci sont faites de planches de bois grossièrement découpées et munies de petits tasseaux sur la semelle. Ça m'évite la plupart du temps de m'enfoncer dans le sable mais il faut veiller à l'équilibre, sinon la tranche s'enfonce d'un coup sec et il faut une énergie du diable pour l'extraire. Depuis quelques mois j'ai pu, avec l'entrainement, quasiment doubler la distance parcourue tous les jours. Je n'hésite plus à monter les petites dunes alors que je prenais grand soin de rester au fond des oueds auparavant. J'espère atteindre la frontière d'ici quatre ou cinq jours. Cela dépendra des serpents que j'arriverai à attraper d'ici là.
Quatre ans. Quatre ans que je la cherche. Depuis qu'elle est partie. Sans laisser de mot, sans laisser la moindre explication. J'ai attendu longtemps d'avoir de ses nouvelles, puis de m'adresser à la police, le service des personnes disparues. Ils m'ont dit qu'elle était majeure, libre de circuler et de vivre à sa guise. Je m'y attendais mais c'est brutal. Très brutal. Je la savais passionnée par les grands espaces désertiques. Elle abhorrait la chaleur alors j'ai tout de suite pensé au Canada, au Groenland, à la Sibérie bien qu'elle aurait probablement eu quelques difficultés dans ce pays là. Deux ans à parcourir les étendues glacées, à supporter le blizzard, la perte de repères constante. Et puis j'ai pensé finalement qu'elle aurait imaginé que la chercherai dans ces endroits précisément. Dans ces pays immenses où pourtant chaque voyageur est suffisamment rare pour être aussitôt remarqué ou repéré par les autochtones. Alors je suis reparti vers le sud, vers le pays de ses ancêtres.
Le haut de la dune n'est pas très stable, surtout avec mes raquettes qui ont tendance à casser la fine ligne de crête. Je sens le sable couler de chaque côté et il faut que je ne tarde pas trop si je ne veux pas me laisser entrainer. J'ai repéré l'oasis indiqué par le marchand il y a trois jours. J'y serai après-demain, probablement. Heureusement car l'eau commence à manquer un peu, malgré le rationnement que je m'impose depuis hier. J'ai encore suffisamment de peaux séchées pour m'offrir quelques provisions, surtout des dattes et un peu de sel — ça me manque terriblement depuis que j'ai perdu mon petit sac en cuir le mois dernier. J'avais vidé mon compte bancaire avant de repartir, payé le train jusqu'au port, négocié avec le capitaine d'un cargo la traversée du détroit et une nuit d'hôtel en arrivant. Il ne restait plus rien. Braconneur j'avais été, je le suis redevenu. Pas les mêmes animaux, pas les mêmes pièges, mais dans l'ensemble le principe restait le même. Sauf qu'ici il n'y avait d'autre règle que de rester vivant !
Six ans. Six ans que je la connais. Depuis qu'un jour, alors que j'étais en train de boire un café à une terrasse d'un bistrot je l'ai vu arriver, fatiguée, chargée, usée de tant de kilomètres parcourus et de recherches infructueuses. Elle s'était arrêtée juste devant moi, cherchant visiblement son chemin. Vêtue d'une grande robe bleue et de sandales de cuir, elle observait aux alentours apparemment perdue au milieu de la foule. Elle m'a regardé un moment et m'a demandé si elle pouvait s'asseoir un moment. J'ai acquiescé en tirant la deuxième chaise et elle m'a alors raconté l'histoire de celui qu'elle cherchait depuis quatre ans. Elle m'a demandé si j'avais déjà vu le visage qu'elle me montrait sur une vieille photo cornée. J'ai répondu que je ne savais pas, que je ne pensais pas. Alors elle m'a pris la main et nous sommes partis chez moi.
Je suis retourné en bas de la dune. Satisfait de ne m'être pas trop éloigné du cap prévu. Je dormirai tranquille ce soir. La tente n'a pas bougé, d'ailleurs le sirocco n'est quasiment pas sensible. Pas un bruit. Silence absolu. J'entends seulement sa voix dans ma tête, lorsqu'elle chantait doucement ces petites chansons pour enfant. Pour cet enfant qu'elle cherche encore …
Huit ans. Il doit avoir huit ans maintenant.

3 réactions
1 De O-plus - 01/07/2008, 07:05
Quelle histoire ! Quelle quête aussi ! J'aime le rythme donné, on sent la progression, la marche, le fait qu'elle soit pénible, difficile dans le sable. Ce sable qui s'écoule comme le temps passé à chercher l'absent(e).
Histoire sans début, sans fin, ouverte à toutes les imaginations.... comme le désert. Bravo Franck.
2 De femme - 01/07/2008, 08:12
apparemment tout le monde se cherche...
3 De luciole - 02/07/2008, 08:28
Ils sont peut être chacun coincé dans une des parties du sablier?
Toujours si bien écrit.